Histoires de pilotes


ELEVE PILOTE

1957-1958

 

 

Le week-end terminé, je vais comme tous les matins, consulter le tableau des vols afin de connaître mon programme de la journée. En effet, comme nous sommes tributaires de la météo et que nous avons alternativement des cours pratiques en vol et des cours théoriques au sol, c’est le temps qui chaque matin dicte le programme de la journée. Cela ne facilite ni la tâche des instructeurs, ni celle des élèves, car on peut en cas de mauvais temps, se retrouver toute une journée dans des salles de cours avec parfois un instructeur qui n’ayant pas eu le temps nécessaire à la préparation de son cours, décide sans préavis, de nous faire une interrogation écrite sur la matière qu’il enseigne.

            Ce matin, je vais voler sur Stampe. Le tableau m’indique que je dois faire plusieurs vols sur cet appareil et qu’ils seront consacrés à la voltige.

            Pour cette leçon je m’habille le plus chaudement possible. En plus du parachute et du casque, mon équipement comprend des bottes fourrées, des gants de soie et des gants de cuir ainsi qu’une combinaison et mon blouson fourré, parce qu’il fera assez froid en altitude et que notre avion est un biplan avec deux places en tandem. Il est équipé d’un moteur de 140 chevaux. Cet appareil exceptionnel a la grande qualité d’avoir tous les défauts moteurs et tous les défauts voilure. Je veux dire en cela qu’en matière d’enseignement du pilotage on n’a pas encore trouvé mieux. Je terminerai ce panégyrique en précisant que le cockpit de ce merveilleux avion belge, n’est pas fermé et qu’il y a seulement un petit pare-brise pour protéger du vent.

 

            J’attends gentiment mon instructeur le Chef Cognac, en faisant chauffer le moteur et dès qu’il arrive, il dit :

— On y va.

            Je fais signe aux mécaniciens pour qu’ils enlèvent les cales et avec un peu de gaz l’avion commence à rouler en direction de la bretelle d’accès à la piste.

            Depuis le tarmac mon instructeur n’a pas dit un mot et dès que l’avion qui était devant nous a décollé, il commence à me donner des instructions brèves mais précises :

— Prends la piste.

— Décollage.

— A 300 pieds, 90 degrés à droite.

— Continue la montée jusqu’à 3000 pieds.

— A droite 90 degrés.

— A gauche 180 degrés.

— A moi les commandes.

            J’avais été étonné que le tableau des vols ne mentionne pas de briefing. C’est pourtant l’usage avant chaque vol, car c’est le moment où l’instructeur explique à l’élève la leçon du jour. Mais cet homme a une autre méthode pédagogique, vous l’allez voir.

            Il donne ses explications en vol, mais pas en vol normal. Pour que la leçon rentre mieux dans la tête, il met l’avion sur le dos. Oui, j’ai bien dit sur le dos !       

Maintenant que nous sommes sur le dos, j’aimerais que tu me montres ta main droite.

— La voilà.

— Très bien, montre l’autre maintenant.

            J’avoue qu’à l’instant où l’avion a été mis sur le dos, je me suis immédiatement agrippé des deux mains à mon siège. Alors c’est vraiment à contrecœur que j’avais obéi en sortant la main droite. Je l’accroche donc de nouveau au siège avant de montrer la gauche.

— La voilà, dis-je.

— OK, maintenant montre-moi les deux mains et laisse toi pendre dans les bretelles de ton siège. Je veux te voir décontracté pour t’expliquer ce que nous allons faire. ça va ?

— Oui, ça va.

— Je vais t’expliquer comment sortir de la position dos. Tu vas me suivre aux commandes et tu verras c’est très simple. Es-tu prêt ?

— Prêt !

— Pour sortir de la position dos, il faut d’abord tirer légèrement sur le manche pour prendre un peu de vitesse et ensuite pousser dessus, comme cela. Maintenant tu inclines le manche comme ceci, tout en mettant progressivement du pied au ciel. Ensuite dès que tu n’es plus sur la tranche, tu commences à en retirer de la même façon. Voilà comme cela. Tu as vu ? dit-il en remettant aussitôt l’avion sur le dos.

— Oui, J’ai vu !

— Bon, à toi les commandes pour nous sortir de la position dos.

            Souhaitant abréger cette position dorsale inconfortable et ne pas entendre une nouvelle fois un long discours je commence immédiatement la manœuvre, mais au moment où l’avion est déjà incliné, il se met à piquer du nez. Mon instructeur rétablit rapidement la situation et nous nous retrouvons derechef sur le dos.

— Je crois que tu n’as pas bien compris et je vais donc être obligé de tout reprendre depuis le début !

— Non, ça va, je crois que j’ai compris mon erreur.

— D’accord, je recommence une fois avec toi, mais cette fois tu me suis aux commandes ; voilà comme cela, surtout n’oublie pas de mettre du pied au ciel car c’est pour cela que tu t’es vomi tout à l’heure.

            Cette méthode d’enseignement qui peut paraître un peu musclée, est cependant très efficace et à chaque vol, je m’initie un peu plus à la voltige aérienne que je commence même à aimer.

 

Pierre BERNIER


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